L'énergie éolienne a une longue histoire. Elle mêle le mythe et les données pratiques. Du côté de la légende, elle tire son nom d'un dieu grec, Éole, capable d'emprisonner et de libérer les vents. Du côté du concret, la connaissance du vent est une préoccupation forte des sociétés anciennes et particulièrement du monde gréco-latin.
Au fil du temps, le vent a été une énergie primaire majeure détronée progressivement par le charbon, le pétrole, le gaz et le nucléaire. On a vu disparaître les moulins d'antan avant leur soudaine réapparition, depuis une vingtaine d'années, sous la forme d'aérogénérateurs couramment appelés éoliennes. Un tel retour pose, au géographe, des problèmes de gestion territoriale et paysagère, de jeux d'acteurs et de conflits. Il nécessite la prise en compte de paramètres techniques, économiques et sociaux.

Actuellement l'énergie éolienne est une source d'énergie marginale dans les bilans énergétiques nationaux. Pourtant depuis une trentaine d'année, d'abord en Europe du nord (Danemark), du centre (Allemagne), puis en Espagne, elle effectue une percée significative. Or, la France accuse un incontestable retard. Pourtant, paradoxalement, elle est, après le Royaume-Uni, le pays d'Europe où le gisement éolien est le plus abondant. Alors que l'Allemagne, moins dotée en potentiel éolien, a un parc d'éoliennes beaucoup plus développé que la France.

Donner la mesure


Très tôt, les roses des vents fleurissent, gravées dans la pierre. À Athènes une tour des vents est construite au IIe siècle avant J.C. Elle est surmontée d'une statue de bronze qui pivote sur son axe suivant la rotation du vent : c'est une des premières girouettes. Huit facettes sont sculptées de hauts reliefs figurant les personnages toujours ailés représentant les vents. Les vents ont des noms précis suivant leur direction (Borée par exemple pour un vent venant du nord ou Zéphyr pour un vent soufflant d'ouest en est).

De fait, deux données chiffrées essentielles concernent la direction et la vitesse du vent. Mesurer une direction est relativement facile. Une foule de capteurs peuvent y contribuer. En revanche, les fortes vitesses des vents couplées avec leur irrégularité, leur caractère laminaire ou tourbillonnaire, compliquent singulièrement l'obtention de données mesurées fiables. Longtemps les vitesses ont été estimées. L'une des échelles d'estimation les plus célèbres est due à l'amiral anglais de Beaufort. Elle date de 1806. Distinguant douze degrés, du calme absolu (0) à l'ouragan (force 12), elle prend en compte les états de surface de la mer. Des échelles terrestres, fondées sur des critères mixtes de naturel et de construit comme la fumée, les frémissements des feuilles, les bris des branches ou les troncs d'arbres déracinés, mais aussi les tuiles arrachées, et les cheminées renversées ou les bâtiments entiers dévastés, permettent de proposer des gradations dans la vitesse du vent, essentiellement en fonction de ses effets destructeurs.

La métrologie du plus rapide de tous les fluides pose de redoutables problèmes de capteurs. Les enregistreurs doivent être fins pour réagir aux très faibles vitesses et robustes pour supporter les bourrasques et les flux violents. Les anémomètres tubulaires, à axe horizontal et ceux à quatre coupelles hémisphériques, sur un axe vertical, permettent d'obtenir des données qu'il est ensuite difficile de traiter de façon cartographique. Faut-il privilégier les vitesses instantanées, les vents moyens sur 6 ou 10 minutes, les vitesses horaires, tri-horaires ou journalières ? Une autre source de difficulté provient du fait que les mesures sont données dans des unités variables, m/s mais aussi km/h et parfois en nœud marin compliquant les comparaisons.

Pour s'affranchir des multiples perturbations liées à la proximité de la surface terrestre, qu'elles soient dues à la nature ou aux constructions humaines, les mesures souvent effectuées à l'altitude standard de 10 m, sont encore fortement influencées par de multiples facteurs perturbateurs nécessitant l'utilisation de coefficients de correction. Pour obtenir des mesures représentatives du potentiel éolien d’un site il est d’usage d’installer des mâts de mesures de 50 m de haut, équipés d’anémomètres et de girouettes à différentes hauteurs.

 

 

Les territoires de l’éolien en France et en Europe : la France à la traîne


L'énergie éolienne mêle deux logiques territoriales dont la comparaison est riche d'enseignements : une géographie de la ressource et du potentiel et une géographie de l'utilisation effective, de la production qui se calque assez peu sur la précédente.

La carte ci-dessous est réalisée à partir des données hétérogènes du réseau des stations météorologiques européennes. Établie par interpolation entre différents points de collecte des vitesses du vent, elle permet de cerner les différences majeures entre grandes unités géographiques : littoraux, plaines, plateaux et montagnes. Son degré de précision est limité. Elle a surtout un caractère indicatif.
Le gisement éolien européen traduit l'incontestable primauté des littoraux atlantiques mais aussi méditerranéens. Si l'Irlande occidentale et l'Écosse sont les pays du vent, la France possède des ensembles régionaux fortement ventés. Les littoraux bretons, normands et picards sont plus favorisés que le littoral landais. La côte roussillonnaise, languedocienne et provençale constitue l'autre ensemble régional particulièrement favorable. Le mistral et la tramontane ainsi que le vent d'autan expliquent cette capacité maximale. Les régions à faible capacité sont le massif forestier landais, le Massif central, le Jura et les Vosges ainsi que la partie la plus haute de la chaîne alpine.
La montagne, pourtant domaine des brises de versant et des vents de type foehn, ne constitue pas, dans leur ensemble, un gisement intéressant. L'avantage de la localisation littorale pourrait promouvoir des installations off-shore pour ne pas perturber les paysages continentaux. L'océan, considéré alors comme un lieu où l'on peut installer ou faire ce dont on ne veut pas sur le continent, relève d'une qualité incontestable, la régularité du vent en mer, mais qui néglige les forts surcoûts de la construction et les difficultés accrues du raccordement aux réseaux.

Ressources éoliennes à 50 m au dessus du terrain : les littoraux privilégiés
Cartes de fréquence des vents en France

 

 
Si l'Europe détient la puissance installée la plus importante du monde (plus des 3/4 du parc éolien mondial), la répartition du parc d'éoliennes ne correspond pas aux possibilités du gisement. Pour preuve l'Allemagne est l'incontestable leader sur le plan des sites équipés. Elle dispose à elle seule de plus de la moitié des capacités installées en Europe (14 600 MW sur 28 400 MW). Viennent ensuite par ordre d'importance décroissante, l'Espagne, le Danemark, les Pays-Bas, l'Italie et le Royaume Uni. La France n'occupe que la neuvième place dans l'Europe des quinze, derrière la Grèce, malgré le deuxième gisement en terme de potentiel énergétique. La production électrique d’origine éolienne y représente, en 2002, l’équivalent de la consommation d'un peu moins de 70 000 ménages ou encore, à titre de comparaison, la consommation d'électricité domestique de la ville de Lille (revue Systèmes solaires, n° 155, mai juin 2003, Bernard Chabot "Eolien Français : état des lieux et perspectives", p. 74-75).


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Le retard français est incontestable et la marge de progression est forte. De 1996 à 2002 la croissance annuelle du marché a été très rapide, de l'ordre de 80% par an pour la puissance installée.

La région la plus équipée en France est le Languedoc-Roussillon : de nombreux projets y ont été réalisés dans le cadre du programme baptisé "Eole 2005" et basé sur des appels d'offre concurrentiels au niveau des prix de vente du kWh produit. Ce système a poussé les investisseurs à s’intéresser aux territoires les plus ventés, donc les plus rentables. Un tel "effet d'aubaine" ne s'est pas accompagné, de la part des autorités, d'une information et d'une pédagogie suffisantes en direction du grand public. Ce manque de communication et de concertation a entraîné de nombreux blocages et de vives critiques, qui contribuent à limiter, aujourd'hui, le développement de la filière.

 

Pour ou contre les éoliennes ? L'environnement comme révélateur d'enjeux et de conflits

Le débat s'organise souvent autour de trois questions sensibles : l'éolienne est-elle belle ou laide ? Fait-elle un bruit insupportable ? Tue t'elle les oiseaux ? Paradoxalement, alors que pour beaucoup l'éolien est une énergie douce, propre, renouvelable, écologique en somme, les plus virulents de ses détracteurs, parfois dans la mouvance écologiste, se fondent sur des arguments environnementaux pour en refuser l'installation à proximité de leur lieu de résidence, souvent secondaire.

Les paysages et les pays de l'éolien en Europe sont, sur tous les littoraux atlantiques, fortement liés aux moulins à vent des assécheurs de marais hollandais, particulièrement actifs du XVIe au XVIIIe siècle. En position continentale, les moulins à grain ou à huile de La Mancha ibérique, popularisés par l'épopée burlesque de Don Quichotte, symbolisent aussi cette omniprésence de l'énergie éolienne. Mais en fait, durant les siècles d'or de l'éolien, au Moyen-Age et à l'époque moderne, où le vent est une des sources d'énergie majeure au côté du bois et de l'eau, toute l'Europe est couverte de moulins. Les rares survivants de ces temps révolus sont parfois rénovés, ou même transformés en écomusée, mais aussi souvent laissés à l’abandon. Cette "muséification" de l'éolien en France ne contribue guère à en donner une image dynamique et moderne.

Plus récemment, les photographies, largement diffusées, des gigantesques champs expérimentaux d'éoliennes de Californie, ont aussi grandement contribué à fausser le débat sur les enjeux paysagers de l'énergie éolienne. Cette monotonie et cette répétitivité du même motif paysager ont été utilisées, par les détracteurs de l'énergie éolienne, pour dénoncer le risque de défiguration, de standardisation et de banalisation des paysages. Les images californiennes sont devenues les symboles ambigus d'un équipement énergétique qui séduit par l’ampleur des moyens mis en œuvre mais qui dérange par son énorme emprise spatiale, ses aspects d’uniformisation, sa visibilité trop ostentatoire. Ces images sont datées. Elles correspondent à des éoliennes de puissance machine de 250 kW alors que les éoliennes actuelles, pour les plus puissantes, dépassent les 2 500 kW. Il faut donc, en 2004, dix fois moins d'éoliennes qu'il y a 20 ans pour produire la même quantité d'énergie. Les marges de progrès en ce domaine sont encore appréciables.

 La question du bruit de l'éolienne est un deuxième angle d'attaque du lobby anti-éolien. Les éoliennes sont accusées de créer des niveaux sonores insupportables. La législation fournit des arguments à ce type d'attaques en stipulant qu'une éolienne doit respecter les critères législatifs relatifs aux bruits de voisinage. Les études ont beau démontrer que le bruit de l'éolienne, au jeu des comparaisons, vient loin derrière les décibels de la circulation routière et ferroviaire, que le bruit des rotations des pales est inférieur à celui du vent dans les branches ou les rues du village, le thème du bruit assourdissant continue à être utilisé sans vergogne et sans arguments chiffrés réellement probants. Cette réglementation, conçue pour des milieux urbains, est parfois difficile à appliquer en milieu rural, caractérisé par son calme et le type diffus de son habitat.

L’oiseau, porteur de symboles et de valeurs en matière d'environnement, permet d'utiliser un autre registre argumentaire pour rejeter l'éolien. Les éoliennes sont accusées d'être de gigantesques moulinettes transformant la gent ailée en pâté d'alouette, en hachis d'oiseaux migrateurs. Passé le temps de ces accusations relevant plus du fantasme que de l'argumentation scientifique, les délicates études menées par les ornithologues (voir ci-dessous en partie ressources) tendent à montrer que les mortalités aviaires directes sont relativement infimes, notamment en comparaison avec celles liées à d’autres aménagements. Un oiseau normalement constitué est capable de repérer une éolienne et de percevoir le risque de trop s'en approcher. Les impacts du chantier de construction d’un parc éolien peuvent parfois entraîner la destruction d’habitats, ce que les écologistes ne manquent pas, à juste titre, de dénoncer. Ils proposent parfois d’utiliser ces projets d’aménagement pour mettre en place des modes de gestion plus durables.
Les débats sont passionnés, mais les argumentations, parfois empreintes d'une forte part de subjectivité, sont à la limite de la mauvaise foi. Elles sont parfois le fait de néoruraux, propriétaires de résidences secondaires, affectés du syndrome du Nimby ("Not in my backyard", c'est à dire "je suis pour" mais "surtout pas dans mon jardin"). Les mêmes peuvent dénoncer les chants intempestifs des coqs, les aboiements des chiens, le caractère nauséabond des bouses de vache, les sonneries nocturnes des cloches et autres dysfonctionnement de campagnes idéalisées (cf. Jean-Didier Urbain, 2002, Paradis vert, Désirs de campagne et passions résidentielles, Paris, Payot, chapitre "résidences et résistances", notamment, p. 268-294).

 

Des contraintes juridiques aux aspects techniques

La législation concernant les installations d'éoliennes est de plus en plus explicite. En France, la transposition de la directive européenne 97/11/CE concernant l'évaluation des incidences de certains projets publics et privés sur l'environnement a conduit le législateur à soumettre à étude d’impact et enquête publique la plupart des parcs éoliens. Monter un dossier suppose une série d'études techniques sur le gisement éolien, afin de définir le meilleur emplacement pour profiter des vents les plus forts et les plus réguliers, mais aussi et surtout un patient travail de démarchage auprès des différents acteurs privés et institutionnels : agriculteurs, élus, commerçants, associations, services administratifs, parfois instance d'un parc naturel ou gestionnaire d'une réserve naturelle. Ainsi le Parc naturel régional des caps et marais d'Opale a inclus, dans la nouvelle version de sa charte, un certain nombre de prescriptions afin de mieux intégrer les éoliennes dans le paysage et par rapport aux lieux habités. Ce travail de négociations, gage d'acceptabilité démocratique du projet, peut consommer beaucoup de temps et d'énergie, sans garantie de résultat. Il n'est pas rare que les négociations s'étalent sur plusieurs années : dans un domaine où les innovations techniques sont accélérées, cette lenteur entraîne parfois l'obsolescence du premier dossier technique qu'il faut alors refaire.

La construction une fois acceptée, le permis de construire accordé, l'édification de l'éolienne peut aller très vite. Quelques entreprises se partagent le marché de la fourniture des pièces et du montage. Certains pays, en particulier l’Allemagne, le Danemark, le Bénélux, forts de leur avance dans le domaine de l'équipement de leurs sites les plus consensuels, détiennent une grande part du marché européen de la construction d'éoliennes. Mais certains composants des éoliennes peuvent être fabriqués en France et sont ainsi source d'emplois. Les fondations superficielles constituent la partie invisible du générateur, dont la réalisation conditionne une grande partie de la solidité de l'ouvrage. Le montage des trois éléments majeurs de la partie aérienne visible, le mât, les trois pales du rotor de 30 à 100 mètres de diamètre, d’un poids de 4 à 7 tonnes et la nacelle qui abrite les génératrices, ne prend souvent que quelques jours. L'éolienne est alors prête à tourner dans une fourchette de vents ni trop faibles, ni trop forts.

En complément de la partie technique, voir sur l'autre site ressource du réseau DESCO-ENS en Sciences de l'ingénieur : www.si.ens-cachan.fr/ressource/r17/r17.htm#6

Pour comprendre les dimensions économiques

La seule rentabilité d'un investissement dans les éoliennes dépend davantage du tarif de rachat du courant électrique que de la quantité de vent ! Et les différents acteurs de la filière énergétique (publiques et privés, associatifs, etc.) débattent vivement des avantages et des coûts comparés selon les différents modes de production ainsi que de leur "rendement énergétique" réel. Ces évaluations sont souvent assez complexes car elles mobilisent de nombreux paramètres.

Le coût global du kWh éolien fourni au réseau par un parc d'aérogénérateurs prend en compte les dépenses d'investissement initiales et les dépenses annuelles d'exploitation, d'entretien et de maintenance.
Rapporté à la puissance installée, le coût unitaire d'investissement est actuellement de l'ordre de 1 200 euros par kW. En raison des progrès technologiques et de l'effet d'échelle lié à la croissance de la capacité industrielle, ce coût a régulièrement diminué au cours des dernières années.
Au total, le prix de revient du kWh dépend à la fois du coût du kW installé et de la quantité d'électricité produite sur le site.

 En France, l'électricité produite par les éoliennes est injectée sur le réseau électrique et achetée par EDF ou un distributeur non nationalisé. Pour répondre aux engagements internationaux (Kyoto, Directive européenne électricité renouvelable), le gouvernement a encouragé l'investissement dans les projets éoliens. Le système tarifaire aujourd'hui en application (pour les 1 500 premiers MW installés) s'appuie sur différents critères (coût du kW installé, prix de revient du kWh, etc.). Il tient compte de la qualité du potentiel éolien : plus le site est venté et plus le prix de rachat diminue. Cette modulation tarifaire est destinée à éviter les rentes indues et à encourager une meilleure répartition des installations sur l'ensemble du territoire.


Chez certains voisins européens, par exemple en Allemagne ou au Danemark, l'investissement est à la fois porté par de grands groupes industriels mais aussi par des particuliers et des agriculteurs : au Danemark ce sont près de 100 000 familles qui possèdent des parts dans l'énergie éolienne.

À l'heure actuelle (2002), la comparaison des coûts de production déclarés des différentes sources énergétiques pourrait laisser croire que l'énergie éolienne n'est pas rentable. En effet, en centimes d'euros par kWh produit, on estime (chiffres retenus par la Commission Européenne dans son Livre Vert sur la sécurité d’approvisionnement) les coûts à : 3,5 pour le gaz, 4,5 en moyenne en Europe pour le nucléaire pour 7 000 heures par an de fonctionnement et 5,6 pour une ressource éolienne moyenne permettant d'assurer 2 600 heures par an de fonctionnement pleine puissance d'un parc éolien.

Mais il faut tenir compte d'autres éléments d'appréciation tels que :
- la réversibilité, gage de développement durable : de par la loi, l'exploitant d'un parc éolien doit constituer les garanties financières qui permettront le démantèlement du parc en fin de vie, or, le démontage est particulièrement rapide et aisé dans ce cas,
- la valeur de la production décentralisée : l'éolien, rapprochant lieux de production et de consommation, ne nécessite pas de coûteuses infrastructures de transport d'électricité à longue distance,
- les coûts indirects sur l'environnement et les externalités.

Par externalités, on entend les coûts ou les bénéfices pour la collectivité et l’environnement qui ne sont supportés ni par les producteurs ni par les consommateurs d’énergie. Ils ne sont donc pas compris dans les prix payés par les consommateurs et incluent par exemple les dommages à l’environnement naturel et habité (pollution de l’air, contribution au réchauffement climatique, impact paysager des installations, etc). La période de référence est le cycle de vie lié à la filière de production d’électricité, de la construction au démantèlement des installations.

Les coûts externes sont évidemment difficiles à évaluer puisqu’il faut pour cela identifier puis quantifier les nuisances et, finalement, valoriser celles-ci en termes monétaires. En l’absence de marché, différentes techniques tentent imparfaitement d’attribuer une valeur monétaire à ces effets : la méthode du surplus ; celle des dépenses défensives (logique du coût d’évitement) ; celle des prix hédonistes (la baisse de prix de l’immobilier affecté par une nuisance) ; l’évaluation contingente. Cette dernière consiste à déterminer le montant maximal que les individus sont prêts à payer pour bénéficier d’un accroissement de la qualité de l’environnement ("willingness to pay" ou WTP) ou, sinon, le montant minimal que ces mêmes individus sont prêts à recevoir en compensation de l’effet négatif ("willingness to accept" ou WTA) . L’analyse exhaustive des dommages occasionnés par les différents filières de production d’électricité dépend en tout état de cause du contexte national et local.

Mais le concept d’externalité va bien au-delà de la simple évaluation des dommages environnementaux ou sanitaires. Par exemple, une externalité, autant économique que politique, est la dépendance énergétique du pays. Il est difficile de la quantifier, bien que certains auteurs s'y soient essayés (coût pour les États-Unis de la protection militaire de leurs principales routes d’approvisionnement), mais c'est une des dix questions posées par la Commission Européenne dans son Livre Vert sur la sécurité d’approvisionnement (voir les ressources ci-dessous).

En Europe, l’étude ExternE menée par la Commission européenne (en 1995, avec une réactualisation en 1997-1998, voir ci-dessous les ressources documentaires) constitue la référence la plus sérieuse en matière d’évaluation des externalités associées aux filières (essentiellement classiques) de production d’électricité. La méthode mise en œuvre est une analyse "de bas en haut" étudiant les effets d’une installation supplémentaire à un endroit donné. Les différentes étapes de l’analyse sont les suivantes : le site et la meilleure technologie disponible sont tout d’abord analysés en détail ; l’ensemble des impacts sont recensés à chaque étape du cycle de vie de l’installation ; ces impacts sont classés par ordre de priorité décroissante ; ils sont ensuite quantifiés, l’analyse étant plus ou moins poussée en fonction de leur priorité.
L’approche mise en œuvre conduit à identifier indépendamment pour chaque activité l’incrément de dommage. Les méthodes utilisées s’appuient notamment sur des fonctions "doseréponse", qui permettent de caractériser les liens entre la dose (ou l’exposition) et l’effet. Ces effets sont évalués en termes probabilistes (à court, moyen et long terme / en local, régional et global) et sont enfin traduites en valeurs monétaires.

Plusieurs pays (mais pas la France) ont étudié les externalités de la production éolienne dans le cadre d’ExternE. Les principaux impacts de cette filière sont liés à la réalisation de l’installation. Ils sont évalués en déterminant la quantité de polluants atmosphériques émise par les centrales électriques et les chaudières utilisées pour fournir l'énergie nécessaire à cette réalisation. Les impacts liés au fonctionnement des machines sont plus divers et essentiellement locaux, puisqu’ils vont du bruit aux interférences électromagnétiques causées par les pales. Il est notable qu’aucun des sites sélectionnés pour ces études n’ait posé de problème écologique majeur ou de difficultés d'ordre paysager, l'impact visuel étant considéré presque partout comme nul, alors que plusieurs projets en France rencontrent sur ces sujets des difficultés allant jusqu’au contentieux visant à l’annulation du permis de construire.

Ces résultats doivent être pris avec beaucoup de précautions dans le cas d’éoliennes récentes implantées en France, la plupart des hypothèses devant être adaptées : l’impact majeur noté par la plupart des études vient des émissions lors de la fabrication des turbines, du fait de la part prédominante de la production électrique à partir de charbon et de lignite dans les pays considérés (Allemagne, Angleterre, Danemark, Espagne, Grèce). Une éolienne fabriquée en France, avec de l’électricité à 90% d’origine hydraulique ou nucléaire, ne présenterait pas les mêmes inconvénients, selon les résultats d’ExternE pour ces filières. De plus, les éoliennes étudiées à l’époque (1997) étaient de puissance et de taille limitées : de l’ordre de 150 kW à 300 kW par unité, pour 30 à 40 m de hauteur au moyeu et 45 à 60 m en bout de pale. Alors que les parcs éoliens en projet aujourd’hui sont constitués de machines de 1 à 4 MW, pour des hauteurs au moyeu de 60 à 100 mètres et des hauteurs en bout de pale pouvant atteindre 120 à 150 m. De telles éoliennes sont beaucoup moins bruyantes que les petites unités, mais posent des problèmes d’insertion dans le paysage accrus.

La prise en compte économique des émissions de gaz à effet de serre (GES) fait partie des engagements pris par les États signataires du protocole de Kyoto. Avec le durcissement des réglementations environnementales, le coût des externalités est peu à peu intégré dans la stratégie des producteurs d’électricité, et il devrait être en partie internalisé, dans les pays développés, par des dispositions réglementaires ou par des systèmes de permis permettant de répartir leur coût pour la collectivité sur l’ensemble des producteurs. Les producteurs américains prennent d'ores et déjà en compte les prix des permis d’émissions d’oxydes d’azote ou d’oxydes de soufre dans les calculs économiques de fonctionnement de leurs centrales. La comparaison du coût des différentes sources d'énergie fondée sur l'équivalence énergétique devrait évoluer en fonction de la prise en compte de ces externalités : au fur et à mesure que ces impacts seront internalisés, la donne changera en faveur d'énergies non émettrices de GES. À partir de ces estimations de coût externe à la tonne de polluant évité et des caractéristiques techniques des équipements considérés (énergie consommée, rendement et émissions par tonne de combustible), on peut évaluer le coût externe au MWh de chaque filière. Il existe aujourd’hui un marché mondial "pré-Kyoto" de la tonne de CO2 évitée : elle s’échange entre 1 USD et 5 USD/tCO2.

À elle seule, l'énergie éolienne ne peut être une solution alternative pour couvrir une part conséquente des besoins énergétiques des sociétés contemporaines. Mais, dans une phase de tension croissante sur les ressources énergétiques mondiales, dans la perspective d'un épuisement progressif des gisements d'hydrocarbures identifiés à ce jour, et compte tenu des incertitudes de l'évolution climatique globale, elle n'en constitue pas moins une solution de complément à considérer.

Paul Arnould, professeur des Universités, ENS LSH.
Xavier Arnould, ingénieur à SIIF Energies France.
Sylviane Tabarly, professeure agrégée, responsable de Géoconfluences.
Merci à Philippe Chartier (Syndicat des énergies renouvelables) et à Jacques Maréchal (ADEME) pour leur relecture et leurs conseils constructifs
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Première mise en ligne : 26 mars 2004

 

 

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